Verticualidad



 
Nous avions traversé de hauts plateaux arides où les brebis n'avaient à
paître que de maigres graminées jaunies ; le berger qui les veillait portait
une longue cape écharpée sur les épaules. L'air était vif… Nous avions
longuement cherché un toit pour la nuit, puis quelques lacets empierrés
entre les oliviers avaient croisé cette ruine chargée d'histoire catalane.
L'aurore allait abandonner les nuages nocturnes au piémont pyrénéen, la
flamme du réchaud ne vacillait pas ; il ferait beau.
Nous étions maintenant sous le toit, laissant derrière, ce départ fragile
aux murs de galets mal façonnés. Un anneau blanchi et quelques clous oxydés indiquaient plus haut le cheminement astucieux, tracé il y a peu, par l'un de ces voyageurs impénitents qui n'ont de cesse d'explorer les cailloux de la terre. Elitistes peut-être, il est chez les grimpeurs espagnols des acteurs peu sensibles au mouvement collectif privant parfois la pierre de ses plus beaux atours. Sans dénigrer pour autant ces jardins verticaux trop publics, ils ne peuvent s'en contenter, goûtant en la découverte une saveur trop fine pour pouvoir y résister.
Un ami aux mâchoires métalliques vint se loger dans la fissure ; étrange
plaisir que de se protéger ; les accords millénaires entre l'eau et les
vents ont souvent, sur le calcaire, dessiné des solutions plus ou moins
cachées. Plus haut, une lunule portait un collier de sangle.
Des pays basques, aragonais et catalans aux lointaines sierras andalouses,
l'Espagne  offre un inestimable terrain de jeux au passionné d'escalade. Ces montagnes, ces falaises, ont toute une histoire.
Verticualidad conte avec passion la saga de ces fascinants personnages que
sont les grimpeurs espagnols. Entre thym, sauge et romarin, ils excèllent
autant par la variété des styles que dans l'élégance des parcours imaginés.
Le notre était malin, il savait maintenant se jouer de l'énorme voûte
sommitale. Vue du relais, elle attirait bien sûr, et l'œil inventait alors
les mouvements les plus fous. De fines colonnes en petits trous, étaient
osés croisés et jetés qui s'enchaînaient sans fatigue. Divine conque, elle
ne s'entachait d'aucune compromission matérielle ou morale, sa difficulté ne relevait d'aucun chiffre, elle appartenait aux songes et se savourait là,
sur le fil d'un peñon, à l'ombre d'une pinède sans âge.

Christian Ravier



Préface de Verticualidad un livre de Rainer Munsch (Buny) avec des photos de Didier Sorbé et des aquarelles de François Carrafancq. Paru aux éditions De Faucompret en 1993. Un livre culte en Espagne.