Longtemps les itinéraires tracés par les ascensionnistes sur les montagnes du monde et par les grimpeurs sur les falaises rocheuses ont conservé des désignations formelles apportant une indication géographique, historique ou encore topographique, parfois conservant la mémoire d’un événement survenu pendant une ascension (col des hirondelles) ou simplement le nom de l’inventeur (pilier Bonatti). Mais rapidement en conséquence du nombre croissant des itinéraires (en commençant par les blocs de Fontainebleau) les nouvelles voies se sont vues affublées de noms divers et variés.
Dans les années soixante, la bande dessinée apportera une évolution radicale, sur les bords de Seine de Connelles se montrant précurseurs en la matière. Les jeux de mots, les contrepèteries, certaines désignations humoristiques, scabreuses, spirituelles, ou encore provocatrices inondent désormais les chroniques, les guides-itinéraires et les topos d’escalade …
Plusieurs interventions récentes, protestant contre certaines allusions à connotations racistes, discriminatoires ou encore antireligieuses, nous montrent que les chroniqueurs ou auteurs de guides-itinéraires et topos d’escalades sont appelés à plus de vigilance.
Dernièrement, la rédaction de notre revue et le bureau du Club ont vivement réagi devant une nouvelle initiative malheureuse que nous n’avons pas reprise dans ces colonnes, en l’occurrence un « Soyez forts, mangez du porc » d’assez mauvais goût dans un pays musulman… Les auteurs d’une première ascension disposent du privilège de nommer leur nouvelle voie, mais en aucun cas les règles du respect de l’Autre et de sa culture ne doivent être bafouées par une désignation maladroite et d’autant plus regrettable qu’elle deviendrait permanente.
A plus forte raison, il n’est pas admissible que des grimpeurs, s’invitent dans une région d’une autre culture que la leur, proposent un nom de voie se comprenant comme une provocation vis à vis des autochtones, et comble de maladresse, une population locale dont on se félicite par ailleurs de l’excellent accueil.

Claude Deck



                                               




















Au cours du jeu exaltant de l'ouverture d'une voie, la baptiser (du cérémonial, bien sur, le plus païen qui soit) est souvent un succulent moment. Il est l'occasion pour les ouvreurs de s'adonner à d'amicales joutes verbales. Faisant fi des situations géographiques et des sceaux patriotiques, le nom d'une voie est aujourd'hui révélé par les sens de la vie où les références culturelles, politiques et religieuses sont monnaies courantes. L'humour est souvent de rigueur avec son incontournable aléa : peut-on rire de tout avec n'importe qui ? 
Le fait que nous ayons baptisé une voie "Soyez fort, mangez du porc" en terre de confession musulmane en est un exemple… Claude Deck n'a pas trouvé drôle ce presque alexandrin ; c'est son droit de trouver "cette initiative malheureuse et de mauvais goût". Dire que cette sentence aurait pu être évitée, ou du moins sérieusement édulcorée, si nous avions simplement rajouté, "mais trop de cochon, rend con", c'est quand même dommage.
L'humour est pluriel, et contrairement à certaines pensées paternalistes, l'humour ne voit pas en Gibraltar, un obstacle infranchissable.
Il est vrai que "feel well, eat a camel" eut été plus conventionnel avec cette dimension universelle donnée par la langue de Bill Gates.
Si Claude Deck a décidé de mesurer le degré de "provocation vis-à-vis des populations locales" dans le comportement des expéditions, on peut lui souhaiter bien du courage, surtout qu'en s'attaquant aux noms des voies, il est loin de rentrer dans le vif du sujet.
L'incident serait clos, si dans son édiction du bon choix du nom à donner à une ouverture, Claude Deck ne mettait dans le même sac racisme et anticléricalisme.
Si l'un est une tare abjecte, malheureusement vivace et tenace, l'autre est un combat, ou du moins une idée, qui ne manque pas d'arguments pour prouver son humanité. Le racisme juge des hommes avec une aveugle bêtise ; tancer les exactions de l'église relève plutôt d'un acte de salut public. Il est vrai que dans ce domaine "Soyez fort, mangez du porc" n'est pas très bien choisi, car si chez nous, dans le cochon tout est bon, il n'en est pas de même sous le soleil de l'Atlas, mais on peut noter aussi que le christianisme a perdu pas mal de sa violence hégémonique quand on a cessé de le prendre au sérieux. Alors, prions mes frères, que dans leur infini bonté emprunt de miséricorde, les dieux (zé les diables) sauront faire preuve d'allégeances et de tolérance et nous absoudre de notre péché diffamatoire.
Pour l'heure nous rentrons de Jordanie. Dans la magie des grès de Rum nous avons ouvert et donc baptisé de nouvelles voies. Des jérémiades nocturnes d'un muezzin au timbre nasillard est née "Cantates Primates" ; pour d'autres raisons Rémi pensait "Soumises", Arnaud déclamait "Roumi soit qui mal y pense" et dans un contexte plus international, "Ca damne le pion"… Incorrigibles?

Christian Ravier, décembre 2003
* Caca boudin ou les Grands Navires : double nom d’une grande et belle voie du Verdon.
En 2003, Claude Deck, alors responsable de la chronique alpine dans la revue du Club Alpin, Montagne et Alpinisme, publie un petit éditorial sur les noms de voies. De caca boudin aux Grands navires*, le sujet est vaste. L’auteur a choisi comme exemple à pourfander une voie ouverte en 2002 à Taghia.  Claude Deck ayant refusé un droit de réponse dans les pages de Montagne et alpinisme, l’article qui suit est paru en avril 2004 dans le numéro 24 de la revue pyrénéenne Passe-Murailles. Le nom des itinéraires d’ascension 
Nom mais sans Deck