La pierre de sable 

 J’avais hâte de retrouver la Jordanie. En 1995, l’ambiance des montagnes de Rum m’avait enthousiasmé ; depuis ce voyage, la pose d’une lunule me ramenait chaque fois aux souvenirs de cette escalade dans le désert sur cette pierre étrange façonnée par le sable et les vents.
En huit ans, peu de choses ont changé au village de Rum. Quelques maisons débordent aujourd’hui le ruban d’asphalte qui le ceinture, mais, les petits restaurants qui tentaient de concurrencer le rest-house ont fermé… La Jordanie n’est plus une destination touristique en vogue.
Ce petit pays soumis aux Etats-unis, coincé entre le drame israélo-palestinien, l’héréditaire ennemi syrien, un Irak dévasté, déchiré, occupé et un inquiétant grand frère Saoudien, n’a pas une goutte de pétrole pour jouer dans la cour des grands. On lui promet un rôle de premier plan dans l’hypothétique processus de paix dans la région. Pour l’heure, l’information déformée a fait son chemin et les touristes ne sont plus très nombreux à embaucher taxis ou chameliers pour visiter le désert.
L’accueil à Rum est toujours chaleureux ; le grimpeur n’est pas ici un étrange visiteur, il serait presque une entité locale. Si depuis toujours les Bédouins escaladent leur montagne, certains jeunes de Rum ont pris goût aux plaisirs de la grimpe. Les enfants qui partagent notre temps passé au village connaissent déjà par cœur le maniement des outils du grimpeur et tricotent en un tour de main un baudrier de corde.
Retour à Rum à l’automne 2003. On a beaucoup dit sur cette pierre. Elle est de sable et c’est tout dire. On lui doit d’infinies sculptures ; sa qualité, suggérée par des couleurs invite à la douceur… Roder autour de la prise avant de l’attraper. Pendant ce séjour, nous avons grimpé en variant les parois et les éthiques. Les plaisirs et les émotions ne sont pas les mêmes dans une œuvre marquée du sceau d’Albert Precht que dans un parcours signé Arnaud Petit. Dans la magie de ce rocher unique, c’est là aussi la spécificité de Rum. Les terrains vierges sont immenses…Une traînée de grès sombre dans un mur de sable clair, les délices d’un encorbellement gaudien ou les surprises d’un miroir tournée vers l’Orient, le jeu de l’ouverture trouve ici sa plénitude… Et nous étions là aussi pour cela. 
Christian RAVIER